La fascination pour le virtuose en herbe ne date pas
d'aujourd'hui. Il suffit de voir les portraits de Mozart
enfant, les yeux bandés, régalant du clavecin la noblesse de
son temps. La pâmoison est restée intacte, sauf qu'elle s'est
instituée en véritable marché du surdoué.
Mais les musiciens partagent avec les matheux et autres
petits génies les mêmes fragilités exacerbées et presque
paradoxales en regard des moyens déployés. Comment pourrait-on
se douter à l'écoute des sublimes « concertos » de
Chopin qu'il a enregistrés à Moscou quand il avait
12 ans, qu'aujourd'hui, à 30 ans, Evgeny Kissin ne
fait pas une tournée sans son professeur ni sans ses
parents ? Peu d'artistes ont une vie
« équilibrée », pour autant qu'on dresse des
critères de normalité. Le génie fait peur et s'insère mal,
notamment dans le parcours éducatif, réagit le Belge
Jean-Claude Vanden Eynden, pianiste précoce qui termina
troisième du Reine Elisabeth, à 17 ans. En marge de ses
cours au conservatoire de Bruxelles, il a étendu aux talents à
partir de 6 ans l'école créée, en 1977, par son propre
maître, Del Pueyo (1).
C'est qu'il a senti le vent tourner. D'abord dans les
avatars des académies, qui se destineraient maintenant à
l'animation plus qu'aux prix d'excellence, puis au
conservatoire, qui sera fermé à la rentrée à ceux qui n'ont
pas en poche leur diplôme de 6e secondaire. C'était le prix
à payer pour le classement de l'artistique dans
l'enseignement supérieur, explique Françoise
Dupuis, la ministre PS qui a donné les bases légales au
décret de classement du PSC William Ancion. Mais nous
planchons sur un système qui puisse fournir aux talents
précoces une préparation solide - et même plus spécifique
que celle délivrée par les académies. Ce sera une école
ouverte seulement aux « dons
exceptionnels ».
Dans son école privée, Jean-Claude Vanden Eynden tient à
l'émulation entre élèves, qu'il organise au cours d'auditions
trimestrielles. Ce n'est pas tant de l'élitisme qu'un
aiguillon qui les poussera à se surpasser, à être prêts au
plus tôt et le mieux possible. Il n'est pas de bon goût de
parler de concurrence. Mais dans le monde professionnel, elle
existe en permanence. Le problème de la sélection se pose tôt
ou tard. La démocratisation de l'enseignement a été
dévoyée : on a confondu l'accès à tous, qui confine à
l'amateurisme, et l'accès aux seuls doués, sans distinction
économique.
Mais la prise en charge spécifique des talents précoces ne
les transforme-t-elle pas en chiens savants ? Mozart
eut-il été Mozart si son « commandeur » de père ne
l'avait pas trimballé dans toutes les capitales ? Non.
Léopold Mozart a eu ce travers mais aussi une exigence à la
hauteur du génie de son fils. Le talent est un don du ciel. Je
ne pense pas qu'on ne puisse pas le montrer. On l'exhibe bien
en sport : pourquoi pas en musique ? Nous avons un
devoir envers ces talents. Si on cherche à les raboter, à les
couler dans la normalité, autant supprimer aussi la recherche
scientifique et tout ce qui fait avancer la pensée humaine.
(X. F.)
(1) Centre européen de maîtrise pianistique Del
Pueyo : 010-84.11.52.